En ouvrant ma boîte à DVD...

Le jour où l’on m’a proposé d’écrire un article sur le cinéma chinois, je me suis bien demandé par quel bout commencer. Est-ce qu’il fallait que je parle exclusivement du cinéma de Chine Populaire ou bien pouvais-je inclure ceux de Hongkong et de Taiwan ? Devais-je parler des films de kung-fu de Bruce Lee et de Jackie Chan, voire même remonter aux films de propagande communiste dont on peut aujourd’hui se délecter sans vergogne ? Je pense, entre autres, à l’hallucinant « Les sentinelles sous les néons »(1964) dans lequel on voit des acteurs chinois grimés en colons blancs sadiques avec faux nez, perruques bouclées et poudre de riz. Non, le sujet était bien trop vaste. Il valait mieux que je commence par ce que j’avais à portée de main : ma boîte à DVD perso. Il faut dire que l’une de mes activités favorites à Pékin, c’est de me rendre chez le petit vendeur de DVD de mon quartier et de fouiller dans ses cartons ou ses présentoirs pour dégoter la perle rare qui manque à ma collection. Ne me dites pas que vous n’aimez faire pas ça, je ne vous croirais pas !

Pour qui s’intéresse à la société dans laquelle il vit, les films historiques sont un bon début : Qui n’a jamais entendu parler du « Sorgho Rouge »(1987), le chef-d’oeuvre absolu de Zhang Yimou, d’après un roman de Mo Yan* ? Qui n’a pas été envoûté par cette Chine des années 1930, débordante de lyrisme et de cruauté ? Qui n’a pas été ému de ces scènes d’amour aussi pudiques que sensuelles entre Gong Li et Jiang Wen au milieu des plants de sorgho dansant dans le vent ? Qui n’a pas eu envie de chanter l’hymne taoïste des bouilleurs de cru : « hao jiu ! hao jiu ! » ?

Parmi les images fortes qui restent dans les mémoires des cinéphiles sinophiles, nous avons bien entendu celles de « Adieu ma concubine »(1993) de Cheng Kaige, l’un des films cultes ayant pour cadre l’univers de l’opéra de Pékin. Aux côtés de Leslie Cheung(HK) et de Zhang Fengyi, on retrouvera une Gong Li plus ensorcelante que jamais. Ici, tous les conflits de la Chine semblent se rencontrer et s’exacerber dans une confrontation finale où nos trois protagonistes, déchirés entre l’amour et la haine, se dénonceront les uns les autres jusqu’à l’anéantissement total sous le regard fanatique et jouisseur des Gardes Rouges. Le réalisateur, qui avait dénoncé son propre père durant la Révolution Culturelle, admettra avoir voulu réaliser une oeuvre expiatoire.

Toujours dans les grosses productions, mais sans tomber pour autant dans le commercial décervelant, on retrouve Jiang Wen, notre cultivateur de sorgho, mais cette fois-ci derrière la caméra. En 2000, son film « Les démons sont à ma porte » suscite une vive polémique en Chine.    Pour la première fois, les Chinois que l’on voit à l’écran n’ont rien des héros stéréotypés qui combattent farouchement l’occupant japonais. Sans jamais se départir d’un réalisme cru, les personnages mi-courageux mi-poltrons, pris en tenaille entre la Résistance chinoise et l’armée nippone, sont confrontés à des situations aussi absurdes que cocasses. A l’époque, certains de mes collègues chinois me disent alors avec véhémence que Jiang Wen est un « hanjian », à savoir « un traître », ce qui, dois-je l’avouer, m’amuse beaucoup. Enfin un film qui fait bouillonner le sang de mes amis chinois ! Ce genre d’oeuvre, ça énerve au début, mais ça finit par faire réfléchir son homme. Dommage qu’il y ait encore si peu de films de cette qualité. Pour ma part, cela fait 13 ans que je réside en Chine et je me suis aperçu que les meilleurs films créaient toujours des remous dans la société chinoise. Alors, laissez-moi donc vous donner un tuyau : si l’un de vos amis chinois vous dit que tel ou tel film est obscène ou que son réalisateur est un traître, précipitez-vous au cinéma le plus proche, c’est sûrement un chef-d’oeuvre.

De la même façon, Ang Lee, le cinéaste taïwanais moultes fois oscarisé, a enflammé la Chine avec son « Lust, Caution »(2007), un film d’espionnage tiré d’une nouvelle éponyme de la romancière Eileeng Chang. Les autorités qui avaient cru bon de censurer les ébats un tantinet sado-masochistes entre M. Yi (le collabo) et Melle Wang (la femme fatale patriote)* s’étaient visiblement trompées d’époque. Dans la presse chinoise, on débattait du bien-fondé d’une telle décision : les Chinois n’étaient-ils pas assez adultes pour qu’on leur interdise de voir ce genre de scène ? N’avaient-ils pas leur mot à dire ? Pendant que les débats sur les ébats allaient bon train, mes collègues chinoises téléchargeaient à tout va sur Internet les passages croustillants sensés être interdits pour se les passer, tranquille, au bureau ! On en viendrait presque à penser que censure et promotion entretiennent parfois des relations un peu trop intimes...

Enfin, la dernière grosse polémique en date remonte à 2009 et au chef-d’oeuvre de Lu Chuan intitulé « Nanjing, Nanjing ! » avec Liu Ye, jeune acteur prometteur qui joue ici le rôle d’un officier du Kuomingtang au milieu d’un casting sino-japonais exceptionnel. Le film retrace en noir et blanc et sans concession l’un des plus grands massacres de civils en Chine perpétré par les troupes japonaises en 1937. Ici, le réalisateur a eu l’audace de montrer la guerre à travers le regard lucide d’un soldat japonais, rendant par la même occasion une humanité à l’ennemi héréditaire. A la sortie du film en salle, si une partie du public a conspué Lu Chuan, l’autre l’a applaudi à tout rompre en essuyant ses larmes.

Mais délaissons à présent les grandes fresques historiques pour nous tourner vers le cinéma chinois underground, dit aussi de 6ème génération, un passage obligé pour qui cherche à comprendre la complexité de la réalité chinoise d’aujourd’hui. J’aurais naturellement pu parler de Jia Zhangke et de son portait de la jeunesse désoeuvrée avec « Xiao Wu, artisan pickpocket »(1997), mais je préfère plutôt vous présenter deux films emblématiques de cette catégorie sortis en 2001 : Dans « Beijing Bicycle » de Wang Xiaoshuai, ce sont deux jeunesses qui s’affrontent : celle de la ville qui s’ennuie ferme dans un petit confort fait de futilités contre celle de la campagne qui rêve d’échapper à sa condition. C’est ainsi qu’un jeune coursier fraîchement débarqué à la capitale sera prêt à en découdre pour récupérer ce qu’on lui a volé, le seul bien qui lui ait jamais donné un statut social : son vélo.

L’autre film tourne autour des tabous de la société chinoise, puisqu’il s’agit d’une histoire d’amour entre « tongzhi » (camarades), un terme par lequel les gays chinois se désignent entre eux. Eh oui, c’est à ce genre de détail que l’on constate l’évolution politique d’un pays ! Bref, Lan Yu de Stanley Kwan(HK) est une histoire d’amour toute en finesse entre un étudiant désargenté et un homme d’affaires pékinois interprétés respectivement par Liu Ye (notre officier de tout à l’heure) et Hu Jun. Comme si le sujet n’était déjà pas assez sensible comme ça, l’histoire se déroule pendant la révolte estudiantine de 1989 ! Tabou, sexe et politique, un cocktail explosif en somme...

Dans le genre social — mais beaucoup moins gai — nous avons Blind Shaft(2003), le premier volet d’une trilogie signée Li Yang. Ce grand maître du naturalisme à la Zola nous conte ici une histoire aussi réaliste que sordide se déroulant dans l’univers des mines : avec une misère aussi noire que le charbon, des rabatteurs, des prostituées, des patrons exploiteurs, des mineurs qui meurent et des mineurs qui tuent, la mine se transforme en un trou noir sans fond dans lequel sont engloutis les idéaux socialistes. A la question : Qu’est-ce que la valeur d’un être humain en Chine ? l’un des contremaîtres nous répond dans une réplique cinglante et inoubliable : « En Chine, on manque de tout, sauf d’hommes ».

Je vous invite, pour finir ce petit tour d’horizon de ma boîte à DVD, à quelque chose de plus léger puisqu’il s’agit d’une comédie sociale qui, malgré de petits moyens, a fait le buzz sur le web chinois : « Red Light Revolution » de l’Australien Sam Voutas. Mais attention ! Le réalisateur a beau être un laowai, l’humour de ce film est bien 100% chinois. Shunzi, chauffeur de taxi pékinois, a perdu son emploi et sa femme le méprise. Que faire sinon monter son propre business ? C’est là qu’il a l’idée du siècle : il va ouvrir un sex shop dans un des hutong de son quartier, déclenchant par la même occasion une petite révolution sexuelle dans le voisinage ! Toute la Chine d’aujourd’hui est là : un mélange de précarité, de dynamisme économique, de vieilles habitudes héritées du communisme, mais aussi de l’envie irrépressible de découvrir sa propre sexualité. En bref, un petit film bien frais qui a la vertu de requinquer les masses flagada les jours de grisaille pékinoise.

Voilà, vous savez à présent ce qui vous reste à faire à vos moments perdus : farfouiller dans les boutiques de DVD et trouver le film chinois qui vous fera vibrer. Et même si l’on peut quelques fois avoir l’impression de vouloir « pêcher une aiguille dans la mer » comme on dit par ici, le suspense de la quête est déjà en soi une grande récompense. Que dire alors quand on tombe sur une pièce de jade ?

 Article paru dans le magazine Pékin Infos N/52 - juin 2013

Films cités :

« Les sentinelles sous les néons » - 霓虹灯下的哨兵detachement_feminin_rouge

« Le sorgho rouge » - 红高粱

« Adieu ma concubine » -霸王别姬

« Les démons sont à ma porte » - 鬼子来了

« Lust, Caution » - ,

« Nanjing ! Nanjing ! » - 南京!南京 !

« Xiao Wu, artisan pickpocket » -小武

« Beijing Bicycle » - 十七岁的单车

« Lan Yu » - 蓝宇

« Blind Shaft » - 盲井

« Red Light Revolution »   - 红灯梦

 

Réalisateurs :

Zhang Yimou -张艺谋

Chen Kaige - 陈凯歌

Jiang Wen - 姜文

Ang Lee - 李安

Lu Chuan - 陆川

Jia Zhangke -贾樟柯

Wang Xiaoshuai - 王小帅

Stanley Kwan - 关锦鹏

Li Yang - 李杨

Sam Voutas - 司马优

 

Acteurs cités :

Bruce Lee - 李小龙

Jackie Chan - 成龙

Gong Li - 巩俐

Jiang Wen - 姜文

Leslie Cheung - 张国荣

Zhang Fengyi - 张丰毅

Tony Leung - 梁朝伟

Tang Wei - 汤唯

Liu Ye - 刘烨

Hu Jun - 胡军

 

Auteurs cités :

Mo Yan - 莫言

Eileeng Chang - 张爱玲


*******En illustration, un classique du genre : " Le détachement féminin rouge"

* Le « réalisme hallucinatoire » de Mo Yan lui a valu le prix Nobel de littérature en 2012.

*Interprétés respectivement par Tony Leung et la ravissante Tang Wei.