coloriage_yin_yang

-         Pourquoi avoir écrit « Graine de Métis » ?

-         « Graine de Métis » est mon tout premier roman. Tout comme il y a un baptême de l’eau, de l’air ou du feu, peut-être y a-t-il un baptême de l’encre ? Evidemment, cette envie d’écrire me titillait depuis pas mal d’années, mais j’avais des doutes… Ecrire sur quoi et surtout, pour qui ?Alors que ma fille aînée allait bientôt quitter le nid familial pour suivre sa propre voie, j’ai senti qu’il y avait urgence ; urgence de lui donner tout ce que je pouvais encore lui donner, à savoir, ma façon particulière de voir la vie. Oui, c’est ce regard qui n’appartient qu’à moi que j’ai voulu léguer.

-         Vous voulez la mettre sur des rails ?

-         Non, pas du tout. Il va de soi que mon intention n’a jamais été de la formater d’une manière ou d’une autre. Tout au contraire, ce livre n’a d’autre but que de lui donner l’énergie nécessaire qui l’aidera à trouver son chemin vers la liberté. 

-         Elle se prépare à partir étudier en France, je crois...

-         Oui, et j’ai pensé que ça serait comme un cadeau qu’elle pourrait emporter avec elle ; un cadeau qui ne pourrait pas être entièrement consommé dès l’ouverture du paquet. Tout sauf un truc jetable, en fait. Je voulais que cela soit un cadeau un peu magique qui distillerait au compte-goutte son pouvoir tout au long des années. Je voulais que cela soit une source d’amour inépuisable qui permettrait à la petite graine — à la graine de métis — de pousser et de s’épanouir à sa guise pour devenir, in fine, l’arbre toujours vert d’une forêt hors-sol.

-         « Graine de métis », ça parle de quoi au juste ?

-         C’est en gros l’histoire de notre famille depuis la fin des années 1990. Mais on pourrait dire aussi que c’est l’histoire d’un homme qui ne s’est jamais senti nulle part à sa place ; un homme qui comprend d’où vient son malaise mais qui n’arrive pas à s’en guérir.

-         Pourquoi ?

-         D’un côté, il a toujours refusé d’être rattaché à un groupe, mais d’un autre côté, il n’arrive pas à s’extraire de son conditionnement qui lui intime l’ordre de trouver une place et de se définir, que ce soit culturellement ou socialement. Cet homme, en permanence tiraillé entre deux pôles, est engagé dans une lutte contre lui-même.

-         Trouvera-t-il un jour la solution de ce « casse-tête chinois » ?

-         Bien malin qui pourrait le dire !

-         Mais quel rapport avec sa fille alors ?

-         Cet homme est persuadé que tous ceux qui se sentent issus du métissage (ou, en d’autres termes, qui ne se sentent appartenir à aucun groupe défini) n’éprouvent pas le besoin de se situer ni de se coller une étiquette pour appréhender leur propre valeur en tant qu’être humain et pour se sentir en paix avec eux-mêmes.

-         Cet homme espère devenir « métis » ?

-         En fait, il l’est déjà, mais il l’oublie les trois-quarts du temps !

-         Etre « métis », quel intérêt ?

-         Pour lui, les métis ont une position privilégiée dans le monde puisque, forcément, ils voient les choses de plus haut. S’il a voulu écrire ce livre, c’est pour que sa fille prenne conscience de l’étendue des « pouvoirs magiques » qu’elle détient. Ce livre en est bel et bien la preuve puisqu’il n’aurait pu l’écrire sans elle !

-         Vous dites « il », mais il faut comprendre « je », n’est-ce pas ?

-         Oui, en fait pour moi, « je-tu-il/elle » ce n’est après tout que des points de vue différents sur une même réalité. Dans ce roman, je me suis d’ailleurs efforcé de les employer à parts égales.

-         Pourquoi l’image du puits est-elle si négative dans votre livre ?

-         Certes, les puits nous sont utiles puisqu’ils nous donnent de l’eau lorsqu’on a soif. Mais encore faut-il puiser de l’eau à bon escient et prendre juste ce dont on a besoin. D’autre part, il ne faut jamais oublier non plus que les puits sont dangereux : à vouloir trop se pencher au-dessus de leurs margelles, on risque de tomber dedans et de s’y noyer.

-         Mais qu’est-ce qu’un « puits » ?

-         Cela peut être des choses ou des personnes auxquelles on est attaché ou bien auxquelles on s’identifie : son lieu de vie, ses proches, ses amis, son système de valeurs, ses habitudes, ses obsessions, ses drogues, ses croyances, son travail, ses plaisirs sexuels, son argent et j’en passe et des meilleures ! En somme, c’est ni plus ni moins tout ce qui constitue l’identité d’une personne.

-         L’identité serait-elle un puits ?

-         Oui, je dirais même que c’est le puits qui contient tous les autres puits !

-         Croyez-vous vraiment que l’on puisse vivre sans cultiver une identité  et des sentiments d’appartenance ? Sans se dire : « je suis Français, je suis Chinois, je suis journaliste, je suis musulman, je suis hétéro, etc » ?

-         Je ne sais pas, mais j’estime avoir au moins le droit de me poser la question. Malgré notre éducation, malgré nos peurs, nos colères et toutes nos contradictions, serait-il possible d’adopter un mode de vie qui ne soit pas synonyme d’enfermement ? Quand, jour après jour, on constate l’inhumanité du monde, on aimerait quelques fois faire une pause pour se remettre en question, vous ne croyez pas ?

-         Donc, pour résumer votre pensée, les métis seraient en quelque sorte « supérieurs » parce que « hors jeu »?

-         Je refuse les termes « supérieur » ou « inférieur », et je ne crois pas non plus que les métis seraient « hors-jeu » — tout au contraire ! En fait, je crois qu’objectivement on peut dire que les métis ont une position privilégiée — les métis étant pour moi tous ceux qui ont su garder un regard d’enfant, frais et accueillant. En eux, on ne trouve pas de système de valeur bien ancré. Ils sont en interaction permanente avec un présent toujours en mouvement. Comment pourraient-ils alors se laisser enfermer dans l’un ou l’autre puits ? Comment pourraient-ils prendre au sérieux les choses qui ne le sont pas et tomber dans le piège du nationalisme, de l’intégrisme religieux, du culte de l'argent, c’est-à-dire du sectarisme et de l’asservissement sous toutes ses formes ? Les métis sont forcément au-dessus des jeux de pouvoir et de toutes ces partialités mesquines. Ils refusent de se mettre sous la coupe d’une autorité, qu’elle soit extérieure ou intérieure et assument, de ce fait, une responsabilité totale sur leurs vies. Leur vérité, ils ne peuvent la trouver qu’en délaissant les a priori et les voies à sens unique pour ne viser qu’à l’essentiel.

-         Mais qu’est-ce que l’essentiel ?

-         En effet, qu’est-ce l’essentiel ? Comment faire ressortir les couleurs vives de l’essentiel et de la liberté d’être pleinement soi au-dessus du fond gris de l’accessoire et de son prêt-à-penser ? C’est ce questionnement que j’ai voulu placer sous le regard de ma fille et c’est justement ce questionnement que « Graine de Métis » se propose de mettre en lumière.