Carpe_chinoise

Les poissons du peuple

 

Texte original : Su Tong 

Traduction : Jean Lezurc

 

La fête du Printemps approchait ; les jours des poissons étaient comptés. Guang Chun, l’idiot de notre rue, adorait pêcher. Un jour, on le vit revenir du bassin à poissons — celui à côté du chemin de fer — avec son pantalon de coton mouillé et des cristaux de glace recouvrant ses jambes. Portant sur l’épaule une perche à linge en bambou qui faisait office de canne à pêche, il déambulait dans la rue en annonçant à la ronde une bien curieuse nouvelle. On avait installé une pompe et les poissons du bassin pleuraient, disait-il, dans le bassin, il y avait plein de poissons et ils pleuraient au fond de l’eau !

Personne ne se préoccupa de ce que disait ce crétin de Guang Chun. Dans la rue, tout le monde pouvait déjà voir les poissons. De nombreux poissons avaient déjà fait leurs adieux aux cours d’eau et aux bassins pour venir dans notre rue des Cédrèles. Mais ce qui déconcertait les gens sains d’esprit ou ce qui leur paraissait injuste, c’était la destination de ces poissons : la maison du cadre Ju Linsheng semblait s’être transformée en bassin à poissons. Tant de poissons avaient nagé jusqu’à chez lui !

De porte en porte, les voisins envieux se faisaient passer la nouvelle. Tout en montrant du doigt des chats qui filaient à toutes pattes dans la rue, ils disaient : « Vous avez vu ça ? La maison de Ju Linsheng va bientôt se transformer en bassin à poissons, même les chats du quartier courent tous chez lui !

Poissons et livreurs de poissons ne cessaient d’aller et venir au 127 de la rue des Cédrèles. Il y avait tant de poissons ! Il y avait des poissons qui en imposaient, descendant de voitures Hongqi[1] ; il y avait des poissons qui arrivaient en fourgonette, en camion, en tracteur ; il y avait même des poissons qui avaient été accrochés négligemment à des guidons de vélo et qui faisaient la moue alors qu’ils se balançaient piteusement le long de la route jusqu’à la courette de chez Ju Linsheng. Il flottait d’ailleurs dans la courette de la famille Ju cette odeur agréable si particulière aux poissons. Des carpes noires, des carpes amour, des carpes communes, ou encore des têtes-de-serpents, presque tous de gros poissons de plus de cinq livres. Encore dégoulinant d’eau, on leur avait attaché à la gueule une corde de paille sur laquelle on pouvait parfois trouver enroulé un morceau de papier ; un morceau de papier qui n’avait pas encore eu le temps de s’abîmer et sur lequel on pouvait lire distinctement le caractère « Ju ». On n’eût pu être plus clair : ce poisson-là appartient à Ju Linsheng, et tous ces poissons-là, qu’ils soient couchés ou qu’ils soient pendus, étaient ce qu’on livrait à Ju Linsheng pour la Fête du Printemps. Voilà que ces poissons qui ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam se retrouvaient dans cet endroit inconnu et mystérieux. Ceux qui étaient déjà morts restaient bouche bée et la plupart de ceux qui avaient survécu affichaient de grands regards perplexes. Quel est donc ce lieu ? Que veulent-ils faire de nous ? Malheureusement, les poissons ne pouvaient faire autrement que de rester couchés sur le sol. Déjà qu’ils avaient du mal à respirer, alors pour ce qui est de se parler... Il se peut que quelques poissons plus futés que les autres aient deviné qu’ils serviraient de victuailles pour les fêtes, mais même très intelligents ils n’auraient été en mesure de comprendre la mode de ces dernières années qui voulait qu’on offrît des cadeaux. Si on peut dire que cette mode encensait le poisson, on peut dire tout autant qu’elle le persécutait. On ne saurait dire de quel service, de quel secteur tout cela avait commencé, mais l’engouement pour les poissons avait pris. Les gens du coin se mirent à considérer le poisson comme le cadeau à la mode le plus à même d’attirer la chance. Et qu’on me l’offre et qu’on te l’offre, partout dans ces rues balayées par le vent glacial et pénétrant de veille de fêtes, on voyait des gens qui marchaient à la hâte en compagnie de poissons. La rue des Cédrèles, rendue triste et froide par l’hiver, prenait alors des couleurs d’insouciance festive. Les poissons, pourtant, ne comprenaient pas. « Année après année, poisson est gage d’aisance.[2] » Alors que même les écoliers comprenaient ce que cachait ce dicton, les poissons, eux, n’y comprenaient rien : ils ne savaient pas lire. Les poissons ne comprenaient ni le jeu des homonymies ni la raison pour laquelle le malheur ne devait s’abattre que sur eux. Indignés qu’ils étaient, ils faisaient les gros yeux ou bien agitaient la queue d’énervement. Certains, utilisant une dernière fois le peu de force qu’il leur restait, frétillaient dans les mains et se débattaient, mais comme nous le savons, toute la rage des poissons hors de l’eau n’est que peine perdue. Ils ont beau sauter, jamais plus ils ne pourront rejoindre leur bassin.

Au moment des fêtes, les Ju avaient continuellement des visites. Pour nous aussi, c’était alors l’occasion de voir Ju Linsheng, le cadre le plus important de notre rue. Surtout en début de soirée, Ju Linsheng et sa femme se tenaient souvent sur le pas de la porte pour reconduire leurs hôtes. Parfois c’était Liu Yuefang qui s’en chargeait, parfois c’était Ju Linsheng. Mais parfois, quand il s’agissait visiblement de quelque personne influente, c’était Monsieur et Madame qui la reconduisaient ensemble. A cette époque, Ju Linsheng n’avait beau être qu’un chef de service, il avait déjà le bide imposant d’un cadre dirigeant et se curait les dents à qui mieux mieux. Tout le monde le voyait arborer son bide de général, une main sur sa taille, et l’autre qui saluait sans façon le visiteur sur le départ. Parmi les voisins, ceux qui avaient le regard suffisamment perçant pouvaient apercevoir un cure-dent dépasser entre les doigts de son autre main. En comparaison, Liu Yuefang reconduisait les hôtes avec autant de courtoisie que nécessaire. Elle se tenait bien droite sur le pas de la porte en affichant un sourire des plus chaleureux et chacun pouvait entendre sa voix cristalline : « Venez manger pour les fêtes, il faut absolument que vous soyez là ! Si vous ne revenez pas me voir, vous aurez de mes nouvelles ! »

Même les bonnes choses posent problème quand il y en a trop. Avec tous ces poissons, Liu Yuefang ne savait plus où donner de la tête. Toujours à tailler la bavette avec quelqu’un, celle qui était cadre au bureau du quartier se voyait à présent obligée de côtoyer une masse de poissons. De toutes les espèces de poissons, c’était les têtes-de-serpents que Liu Yuefang préférait. La tête-de-serpent était en effet l’unique poisson à manifester de la délicatesse pour son maître. Il suffisait à Liu Yuefang de le jeter dans une jarre pour que le poisson se retourne et suive son chemin dans l’eau. C’était comme s’il disait : « Vaque à tes occupations, je ne suis pas bien difficile, tu t’occuperas de moi quand bon te semblera. » Les autres poissons, eux, étaient des modèles d’héroïsme. D’un regard pathétique, ils fixaient Liu Yuefang et le couteau qu’elle tenait à la main. C’était comme s’ils disaient : « Allez, tue-moi donc, un vrai poisson ne craint pas la mort ! » On n’aurait pas pu élever ce genre de poissons, ils n’auraient pas vécu. Il n’y avait plus qu’à les tuer. Liu Yuefang les portait un par un jusqu’à la cuisine, les écaillait et les évidait. Il n’y avait qu’elle qui s’en chargeait. Une fois, elle demanda à cet empoté de Ju Linsheng de l’aider mais le poisson n’était pas encore écaillé qu’il s’était déjà blessé la main. Rien d’étonnant en fait pour un homme qui ne s’occupait jamais des tâches ménagères. Comment aurait-il su écailler le poisson ? Il ne restait plus à Liu Yuefang qu’à renvoyer son mari devant la télé. Elle appela alors son fils qui, tout en restant à l’intérieur, lui répondit sur un ton agressif : « On t’a dit de les donner, mais c’est plus fort que toi, et voilà que la maison en est pleine de ces poissons, tous les jours c’est du poisson, on en bouffe tellement qu’on en a les cheveux qui puent, au prochain poisson que je vois, c’est le dégueulis assuré ! » 

Liu Yuefang dût donc faire face à cette montagne de poissons toute seule. Mais même si elle avait bon caractère, Liu Yuefang n’était pas une sainte pour autant et, croulant sous le travail, elle commença à ronchonner : « Ils n’ont rien dans la tête ces gens, ils ne savent pas offrir autre chose que du poisson ! Ils ne pourraient pas offrir autre chose ? Non mais, qu’est-ce c’est que cette nouvelle manie ? Cette année pour les fêtes, ce qui nous manque, c’est un canard. Vous croyez qu’ils y auraient pensé ? »

« La mode du moment, c’est d’offrir du poisson, qu’est-ce que j’y peux, moi ? lui rétorqua Ju Linsheng, je peux tout de même pas leur dire qu’on a trop de poissons à la maison et que c’est un canard dont on a besoin, on se moquerait de nous, non ? »

« Un canard, ça n’irait pas non plus, ce n’est pas facile à tuer, répondit Liu Yuefang, mais il y a des gens qui font preuve d’intelligence et qui n’offrent pas autre chose que du jambon de Jinhua[3] ou d’autres produits séchés. »

Ces propos indisposèrent Ju Linsheng qui, toujours à l’intérieur, railla sa femme : « D’accord, demain je leur dirai de plus nous offrir du poisson, mais plutôt du jambon et des aliments séchés ! »

Liu Yuefang soupira : « Mais qu’est-ce que c’est que cette mode du poisson ? Bien sûr que c’est bien le poisson. Au marché, une grosse carpe noire se vend au moins 40 ou 50 yuans, mais ce n’est pas une raison pour venir en masse avec leurs poissons. Au lieu d’un poisson, il serait plus profitable qu’ils nous donnent carrément 50 yuans. »

A ces mots, Ju Linsheng se mit en colère, se précipita dehors et cria à sa femme : « Très bien, je demande à chacun de nous filer 50 yuans… Mais est-ce que tu as encore un brin de jugeote ? Tu tiens vraiment à ce que je me mette hors la loi et que je me fasse rééduquer ? »

En voyant son mari vert de rage, Liu Yuefang comprit qu’elle était allée trop loin. Ju Linsheng se méprenait en pensant qu’elle se plaignait de son impuissance. Liu Yuefeng pouffa, se leva d’un bon et, d’un coup d’épaule, signifia à son mari de retourner à l’intérieur : « Toi alors, tu prends les choses trop au sérieux. Je dis ce qui me passe par la tête ici, à la maison, et toi, tu me crois et tu te plains de mon manque de discernement ? Mais si je manquais de discernement, j’irais apporter ces poissons aux poissonniers. Une grosse carpe noire comme ça, ils m’en offriraient au moins 50 yuans. »

Mais même une femme aussi capable que Liu Yuefang pouvait être étourdie lorsqu’elle était surmenée. Alors qu’elle sortait pour jeter une bassine pleine de viscères, elle pensa soudain qu’il n’y aurait pas assez de jarres pour les poissons salés et elle courut chez Zhang Huiqin, la voisine d’à côté, pour en emprunter, prétextant qu’elle voulait saler du xuelihong[4]. Zhang Huiqin fit la moue : « Comment ça, du xuelihong ? Toute la rue empeste avec l’odeur de vos poissons, vous avez pas vu que tous les chats de la rue accouraient vers votre porte ? Liu Yuefang se sentit un peu gênée, mais elle lui tint tête : « Avec juste les quelques poissons qu’on nous a amenés, comment est-ce que la rue pourrait empester ? Chez nous, le vieux Ju a horreur qu’on vienne lui apporter des cadeaux pour les fêtes, et en plus, il n’aime pas le poisson. Sans mentir, c’est pour des légumes salés. » Liu Yuefang était en proie au surmenage : après avoir emprunté des jarres, elle oublia sur le pas de la porte sa bassine pleine de viscères. C’est un peu plus tard que Zhang Huiqin, la voisine d’à côté, vint frapper à sa porte.

La bassine à la main, Zhang Huiqin se tenait à la porte. En se tournant sur le côté, elle aperçut la rangée de poissons de la courette, des poissons accrochés à une corde, tous parfaitement alignés et qui faisaient penser à une troupe de bons petits soldats disciplinés morts pendus pour la patrie. La main devant la bouche, Zhang Huiqin se mit à rire : « Mais il y en a trop de ce xuelihong salé, non ? Vous aurez pas assez de l’année pour le finir. »

Puisqu’elle avait vu les poissons de ses propres yeux, Liu Yuefang n’avait plus qu’à tout lui avouer : « A vrai dire, ce sont tous des poissons achetés qui ont été achetés à tarif préférentiel, ce n’était pas cher et ça aurait été dommage de ne pas en profiter. »

Zhang Huiqin ne chercha pas à la confondre, elle se tenait toujours là et rigolait. Elle pointa du doigt une jarre de poissons salés et dit : « Pourquoi tu as jeté les têtes ? Les têtes de poissons, ça se sale très bien aussi. Liu Yuefang répondit : « Je suis toute seule pour m’occuper de tous ces poissons, comment est-ce que je pourrais m’en sortir ? » Et c’est là que soudain elle se souvint que Zhang Huiqin n’avait pas son pareil pour travailler vite et bien et, sans plus de détours, voulut lui demander son aide. Mais avant qu’elle n’ouvre la bouche, elle pensa qu’il fallait offrir à Zhang Huiqin une belle carpe de trois livres.

Zhang Huiqin, tout le monde la connaissait bien. Si l’on avait dû ne retenir qu’une qualité, cela aurait été son bon cœur. Elle avait toujours aimé aider les autres dans leurs besognes. Zhang Huiqin entra donc dans la courette et s’accroupit. Avec Liu Yuefang, elles organisèrent un travail à la chaîne, l’une écaillant et l’autre évidant, les deux femmes travaillant côte à côte. Inévitablement, elles allaient bavarder de choses sans aucun rapport avec ce qu’elles faisaient.

Un poisson si gros aurait pu nourrir une famille nombreuse pendant deux jours. Carressant l’épine dorsale saillante de la grosse carpe noire, Zhang Huiqin lança : « Tu as vraiment de la chance. »

« Quelle chance ? » Tout en comprenant parfaitement ce qu’elle voulait dire, Liu Yuefang préféra jouer à l’andouille.

« Tu as vraiment de la chance », soupira Zhang Huiqin, répétant la même phrase.

Sous la mauvaise lumière de la lampe, Liu Yuefang la regarda discrètement du coin de l’œil et vit qu’il s’agissait moins d’un visage rongé par la jalousie que d’une voisine s’apitoyant sur son propre sort. Liu Yuefang ne dit rien. Elle se leva, tira un sac de jute de derrière le tas de charbon, prit la carpe qui était dedans et la balança aux pieds de Zhang Huiqin : « Ne fais pas de manière, prends ce poisson chez toi, fais-le à la sauce de soja et régales-en les enfants. »

Zhang Huiqin ne refusa pas, mais n’accepta pas non plus. Elle examina rapidement le poisson et dit : « Tu es trop gentille avec moi. »

Pour cuire une carpe, il est indispensable d’ajouter beaucoup de vin jaune. Bien que les carpes aient un goût de vase un peu fort, la chair en est quand même très tendre. « A la maison, on n’est pas trop carpe, mais dans le Nord, là, les gens adorent manger de ce poisson » dit Liu Yuefang.

Pour ce qui est de la mauvaise odeur, rien ne peut égaler les sciènes congelées. « Sans mentir, dit Zhang Huiqin, à la maison, le vieux Sun et les enfants sont tous deux du signe du chat. Ils ont beau être pauvres, ça les empêche pas d’avoir des goûts de luxe. Eux, c’est du poisson qu’ils mangent, pas des légumes. Il leur suffit que ça sente le poisson pour qu’ils en mangent. A la maison, le vieux Sun adorent manger les yeux et notre troisième fait encore plus fort. Lui, ce qu’il aime manger, c’est les bulles des poissons. »

« Vu le prix du poisson, tu peux toujours essayer de leur faire plaisir, mais avec une telle famille, ce n’est pas gagné. »

« Exactement. Je te cache pas que je leur ai déjà acheté du poisson-chat à queue rouge pour satisfaire leur gourmandise, dit Zhang Huiqin, c’était pas possible autrement, c’est eux qui m’ont obligée. J’ai pris du lard pour en faire de l’huile et je leur ai fait frire le poisson, j’ai ajouté un peu de piment séché… aïe, c’était vraiment bon ! Si tu es pas contre, un jour je t’en apporterai un bol pour que tu y goûtes. »

C’est un fait : on peut faire aussi de bons petits plats avec des choses qui n’ont pas grande valeur. Liu Yuefang acquiesça, mais intérieurement, comme elle avait un peu de mal à se faire à l’idée de manger du poisson-chat à queue rouge, elle ne reprit pas le fil de la conversation avec la voisine. Elle vit que les poissons qui s’étaient accumulés ces derniers jours étaient déjà presque tous passés entre leurs mains et, qu’à l’intérieur, Ju Linsheng avait éteint la télé et baillait en plus exagérément fort, sûrement pour signifier à sa femme qu’il allait se reposer. Machinalement, Liu Yuefang jeta un coup d’œil derrière la porte à la bassine des pieds et s’aperçut alors qu’elle était encore remplie de têtes de poisson, des têtes qui étaient en fait destinées à la famille de Wang Deji. Occupée comme elle l’était, elle avait oublié cette histoire. Liu Yuefang se dépêcha de vider la bassine et décida finalement d’en donner le contenu à Zhang Huiqin : « A la maison, les têtes de poisson, vous en mangez ? Je devais les offrir à Wang Deji, celui qui nous aide à rentrer le charbon, mais si tu les veux, je te les donne et on n’en parle plus. »

« Evidemment qu’on en mange ! dit Zhang Huiqin, la vésicule biliaire mise à part, tout ce qu’il y a dans le poisson, on peut le manger. Sans mentir, les têtes de poissons, c’est ce que j’aime le plus. » C’est ainsi que Liu Yuefang offrit également à Zhang Huiqin un tas de têtes de poisson. Le jour d’après, alors que Liu Yuefang passait devant la fenêtre de la cuisine de Zhang Huiqin, une délicieuse odeur vint lui chatouiller les narines. Par la fenêtre, elle lui demanda sans réfléchir : « Qu’est-ce que tu fais là qui sent si bon ? » A l’intérieur, Zhang Huiqin lui répondit : « Ben, les têtes de poisson que tu nous as offertes ! Tu veux entrer pour y goûter ? » Liu Yuefang dit alors : « Moi, je ne mange pas de ça. » A peine avait-elle prononcé ces mots que Liu Yueqin sentit qu’elle avait manqué de tact. A quoi bon lui avoir dit ça ? En entendant Zhang Huiqin émettre un « Oh ! » de l’intérieur — le son de la soudaine prise de conscience — Liu Yuefang s’en voulut d’avoir gaffé et d’avoir ainsi réduit la valeur de son geste.

 

Dans une large mesure, ce sont les poissons qui ont renforcé les liens de voisinage entre Liu Yuefang et Zhang Huiqin. Sans les poissons, les relations des deux femmes auraient été quand même très bonnes, mais avec les poissons, leurs relations pouvaient se comparer à celles liant deux sœurs.

Elles s’offraient leurs propres spécialités culinaires. Liu Yuefang savait bien préparer les poissons salés, ça, chacun pouvait le voir. Chaque année, on leur offrait tant de poissons qu’ils ne pouvaient tout manger au moment. Mais en les salant, ils pouvaient alors les manger d’une manière ou d’un autre, et à force de pratique, elle avait acquis un certain savoir-faire. Pour Zhang Huiqin, ce n’était pas la même chose. Cette femme était une fée du logis qui faisait des merveilles avec trois fois rien et Liu Yuefang trouvait bon chacun des plats qu’elle lui apportait : les won-ton viande-légumes étaient bons, le soja frais cuit à l’eau salée était bon, les tripes et poumons en tranches étaient bons. Une fois, alors qu’elle venait lui rendre visite, Liu Yuefang vit que Zhang Huiqin mangeait toute seule et n’avait pour tout repas qu’un bol de soupe, de la soupe aux algues et aux oignons hachés dans laquelle elle avait ajouté quelques gouttes d’huile de sésame. Curieuse, Liu Yuefang prit une cuillère, y goûta et, à son grand étonnement, la trouva fort bonne !

A cette époque, on n’utilisait pas encore l’expression aujourd’hui répandue de « découvreur de talents ». Même si Liu Yuefang était elle-même très capable, elle ne pouvait qu’admirer le talent culinaire de sa voisine. Ajouté à cela le fait que Ju Linsheng entretenait de nombreuses amitiés et que les banquets à domicile étaient donc tout aussi nombreux — tous des banquets de belle taille — Liu Yuefang n’eût pu faire autrement que de supplier Zhang Huiqin de venir l’aider. Cette dernière ne refusait jamais. Il faut dire que tout le monde connaissait son caractère : si tu la méprisais, elle te crachait dans le dos, mais si tu lui faisais honneur une fois, elle te le rendait toujours avec largesse. Liu Yuefang se montrait gentille envers elle ? Elle était alors toute prête à lui curer les oreilles avec son épingle à cheveux. Zhang Huiqin s’affairait dans la cuisine des Ju tout comme si elle était chez elle et, imperceptiblement, Liu Yuefang fut reléguée au rang de subalterne sans qu’elle le sache elle-même. Zhang Huiqin adorait les éloges et, tout en étant occupée d’un côté, avait toujours l’oreille aux aguêts pour écouter les réactions des convives sur sa cuisine — des réactions bien sûr positives. Même si tout le monde vantait alors à Ju Linsheng les talents culinaires de son épouse, Zhang Huiqin ne s’en formalisait pas. La main devant la bouche, elle pouffait en direction de Liu Yuefang qui semblait en fait gênée de récolter les lauriers à sa place. Aussi essayait-elle de pousser sa voisine hors de la cuisine pour la présenter aux invités. Mais Zhang Huiqin ne voulait rien entendre : « Mais c’est tous des chefs, ces gens-là. Je les connais pas, et en plus, j’attends pas non plus de promotion, alors à quoi bon aller les rencontrer ? »

Tout comme les chefs cuisiniers dans les restaurants, les deux femmes attendaient que le banquet soit fini pour pouvoir manger le repas des employés, ce qui se résumait principalement à finir les restes. Liu Yuefang se sentait alors toujours confuse et proposait à Zhang Huiqin d’emporter tel plat, ou sinon, d’emporter tel autre. Mais cette dernière refusait en disant : « J’ai qu’à prendre cette grosse tête de poisson et ça ira. »

Liu Yuefang savait bien que Zhang Huiqin aimait les têtes de poisson et il n’y avait rien d’étrange à cela. Il y avait bien des gens qui aimaient manger les chrysalides de ver à soie ou les croupions de poule ! La nourriture qu’affectionnait Liu Yuefang était légère et raffinée et ses habitudes alimentaires s’étendaient naturellement à son mari et à son fils. Toute la famille s’abstenait donc de manger la tête de n’importe quel animal et, sans qu’on puisse en expliquer la raison, il semblait même que, pour eux, manger de ces choses était un peu avilissant, un peu barbare et dégoûtant. Plusieurs fois, Zhang Huiqin l’encouragea à piquer un morceau de sa tête de poisson à la sauce soja. Liu Yuefang pouvait tout à fait imaginer que sa tête était succulente, mais elle n’osait pas prendre les baguettes que lui tendait Zhang Huiqin. Une jour, cette dernière lui dit: « Si tu manges pas de tête de poisson, pas la peine de se forcer. Mange plutôt les feuilles de xuelihong et le fenpi[5] qui l’accompagnent. » Ne voulant pas la contrarier, Liu Yuefang attrapa un morceau de fenpi du bout de ses baguettes et en trouva effectivement le goût fabuleux. Néanmoins, elle avait bien du mal à se défaire de ses idées et, sans raison aucune, s’imagina que la provenance de ce fenpi était douteuse et que son bon goût devait cacher quelque chose d’ignoble.

D’après le récit qu’en fit plus tard Liu Yuefang à ses voisins, avec toutes les têtes de poisson qu’elle avait offertes à Zhang Huiqin durant ces quelques années, on aurait pu remplir tout un camion. Pour les voisins, il était clair que c’était là une exagération, mais en fait la description était assez proche de la réalité. On se souvient que la grande mode des poissons correspondait à l’époque où Ju Linsheng vivait ses plus grandes années et le prestige dont il jouissait alors rejaillissait sur celle qui était sa voisine la plus proche. Le prestige de Zhang Huiqin fut donc avant tout culinaire. Sans parler des têtes de poisson de la fête du Printemps, les bols de légumes sautés que préparait habituellement Zhang Huiqin étaient toujours couronnés de deux ou trois têtes de poulet, de canard ou autres. Que les gens s’en étonnent, Zhang Huiqin s’en moquait. Elle montrait du doigt la maison voisine et disait : « C’est Liu Yuefang qui me les a données, ils sont difficiles dans sa famille, ils mangent aucune tête. On nous en apporte et nous, on les mange. C’est pas possible autrement : les têtes de poisson, de poulet, de canard, c’est tellement bon ! »

Malheureusement, l’amitié entre les familles de Zhang Huiqin et de Liu Yuefang et dont les poissons avaient été le vecteur eut tendance à se refroidir par la suite. Les deux maîtresses de maison se fréquentaient toujours, mais sans le fil rouge qu’avaient joué les poissons, cette amitié ressemblait à un vieil habit porté à même la peau. On n’aurait pas su dire où la couture s’était détendue, mais ça pouvait craquer d’un moment à l’autre et plus personne n’osait le porter. Au cas où il nous viendrait l’envie de prendre cet exemple pour étudier les relations de voisinage à travers les changements nés des nouvelles circonstances et de la nouvelle époque, la mode serait probablement le principal coupable. Eh oui ! Attribuer en premier lieu cet état de fait à l’évolution de la mode peut laisser perplexe, mais une année — on ne saurait dire à partir de quand — les gens s’arrêtèrent d’offrir des poissons. A part les tortues à carapace molle que l’on peut voir de temps à autre, les gens se sont mis à s’offrir pour les fêtes des choses qui correspondaient aux standards internationaux, principalement des produits à forte valeur nutritive tels que le ginseng américain, les gélules de tortue, la spiruline ou le Naobaijin[6], accompagnés de toutes sortes de produits alimentaires raffinés présentés dans de très jolis emballages faciles à porter — en somme, de belles choses sans grande utilité. Quant aux poissons, ils avaient apparemment été oubliés dans leur bassin. « En faisant le bonheur des poissons, ça fait le malheur de Zhang Huiqin. » — c’est ce qu’on disait alors dans son dos car le dire en face aurait garanti une volée d’injures. Si ne pas manger du tout peut tuer, ne pas manger de têtes de poisson n’a jamais tué personne. Tout le monde savait que les enfants de Zhang Huiqin étaient grands à présent et qu’ils gagnaient de l’argent. L’un des fils s’était mis à son compte et s’était enrichi. Il pouvait s’acheter tous les poissons qu’il voulait. Je ne cherche pas sous-estimer Zhang Huiqin. Je souhaite juste démontrer clairement que les raisons de ses bouleversements sont multiples. Une autre de ses raisons a un rapport direct avec les ambitions frustrées de Ju Linsheng. Nous autres, de la rue des Cédrèles, avons toujours eu une foi aveugle en l’avenir de Ju Linsheng dans la fonction publique. Par la suite, pourtant, des bruits coururent qu’il ne pouvait monter plus haut ; non seulement qu’il ne pouvait monter plus haut, mais qu’il avait même dégringolé du fait de son âge, de son absence d’instruction, de ses lacunes en théories politiques ou encore du manque d’aptitudes propres à un chef. Et pour ce qui est de cette rumeur, elle disait que si Ju Linsheng avait été démis de ses fonctions, c’était parce qu’il aimait pincer les fesses de ses collègues femmes, et qu’il en avait d’ailleurs tellement pincé que lui-même avait fini par se faire pincer. Mais cela paraît peu vraissemblable : jamais je n’ai entendu dire ailleurs que quelqu’un avait ruiné son avenir politique pour des histoires de fesses pincées. Cette rumeur avait été lancée à coup sûr par des personnes qui jalousaient Ju Linsheng. Même si ces qu’en-dira-t-on n’étaient pas fiables, les voisins pensaient que Ju Linsheng avait bel et bien été remercié. Ce sont leurs propres observations qui les avaient amenés à cette conclusion : chaque année, à la veille du Nouvel An, au moment où l’on s’offrait le plus de cadeaux, le plus grand calme régnait devant la maison des Ju. Quelques fois, alors qu’avançait le crépuscule, on apercevait quelqu’un qui se tenait devant leur porte d’entrée avec quelque chose à la main. Mais si on regardait bien, on réalisait alors que c’était Ju Linsheng lui-même.

On aurait dit qu’on n’était plus dans le même monde. Alors que chez Ju Linsheng l’heure était à la désillusion, chez Zhang Huiqin on avait pris le chemin de la prospérité. Avec le recul, tout le monde s’accorde à penser que l’origine du bonheur qu’a connu par la suite Zhang Huiqin provient de son fils aîné, Dongfeng. Mais pourquoi Dongfeng en particulier ? L’expliquer n’est pas chose aisée. Ce n’est pas que Dongfeng ait fait particulièrement montre de piété filiale, ni qu’il ait décroché beaucoup de diplômes, ni qu’il soit né avec le don du commerce. Non. C’est juste qu’une année Dongfeng a suriné un type, qu’il a failli le tuer et qu’il a été mis « à l’ombre », au laogai[7]. Par la suite, lorsqu’il est ressorti de « l’ombre », n’ayant pas de travail, il monta une petite affaire et c’est justement cet obscur petit commerce qui fit la fortune de la famille ! Dongfeng s’associa avec quelques amis et fit de la contrebande de cigarettes par la mer. Bien que cela comportât des risques certains, il y avait en retour de gros profits. Chaque fois que Dongfeng revenait de la mer, le soleil l’avait rendu noir comme du charbon, il sentait l’odeur de la mer et puait la sueur, mais il tenait caché sous sa veste un sac noir en plastique ; un sac bourré d’argent. Zhang Huiqin comptait l’argent de son fils avec angoisse, et à force de compter, elle prit peur. Elle qui supervisait la production dans une filature n’aurait pas eu assez d’une vie pour gagner l’argent que son fils empochait après une seule journée de dur travail. Aussi, comment n’aurait-elle pas eu peur ? Angoissée à l’idée qu’il ne lui arrive encore quelque chose, elle interdit catégoriquement à son fils de retourner à la mer pour aller chercher les cigarettes et insista pour qu’il fasse quelque chose de plus pépère. Mais quoi ? Sur le moment, rien ne lui venait. Son fils n’ayant pas de tête, il ne pouvait avoir d’idée non plus. Et puis voilà qu’un soir, alors que Zhang Huiqin passait par un marché de nuit tout illuminé devant un grand magasin, elle vit que beaucoup de gens y accouraient en soirée pour manger des paludines, du tofu puant ou autres. Des bruits de mastication résonnaient dans le ciel nocturne : le bruit des paludines qu’on aspirait faisait penser à une musique électronique qui parlait d’amour, l’odeur du tofu puant que l’on faisait frire puait quand on s’en trouvait loin mais embaumait à la ronde quand on s’en approchait. Il y avait tant de monde ! Ce soir-là, la sérénité régnait partout et on mangeait à cœur joie, on mangeait de tout, et en de telles quantités ! Zhang Huiqin s’arrêta devant un étal où l’on vendait des gâteaux de riz glutineux sautés. Elle ne put s’empêcher de saisir deux gâteaux dans la corbeille du marchand et, un gâteau dans chaque main, elle les tapota l’un sur l’autre, le regard brillant. Alors qu’elle était plantée là à tapoter ses gâteaux, le marchand s’arrêta de cuisiner, s’empara des gâteaux et lança : « Si tu veux manger, t’as qu’à le dire, mais tu tapotes pas mes gâteaux ». Zhang Huiqin n’était pas du genre à se faire sermonner. Elle jeta un coup d’œil rapide aux ingrédients et une vague expression de mépris se lut immédiatement sur son visage : « C’est comme ça que tu fais sauter tes gâteaux ? Des gâteaux de riz glutineux sans épinards, tu crois que c’est bon ? » On peut même dire qu’après avoir quitté cet étal de gâteaux de riz sautés, une toute nouvelle Zhang Huiqin était née. Cette femme qui n’avait que peu d’instruction avait découvert par hasard une opportunité commerciale à la fois simple et pérenne. Les choses avaient beau changer avec le temps, les gens avaient une bouche et ils auraient toujours besoin de manger ! Certains adoraient manger, d’autres faire la cuisine. Ce commerce qui ne pouvait enfreindre aucune loi n’était-il pas l’activité la plus pépère du monde ?

Dongfeng, le fils de Zhang Huiqin, ouvrit par la suite ce restaurant, à savoir le Dongfeng-Yutou[8], le restaurant actuellement le plus renommé de notre rue. Les professionnels des métiers de bouche vous diraient que le restaurant de Dongfeng offre une gastronomie spécialisée, une cuisine familiale dont le produit phare est la tête de poisson. Comme j’ai quelques bases en dessin, Dongfeng m’a obligé à lui peindre quelques têtes de poisson pour son restaurant et à lui faire quelques calligraphies. Aujourd’hui, les grosses têtes de poisson que tout le monde peut voir sur les vitrines du Dongfeng-Yutou ou bien encore les quatre lignes de gros caractères figurant sur la première page du menu sont mes réalisations.

 

Têtes de poisson en soupe blanche

Têtes de poisson à la sauce soja

Têtes de poisson à la sauce aigre pimentée

Têtes de poisson aux 5 saveurs

 

Quant à savoir qui s’occupe de la cuisine du restaurant de Dongfeng, il est inutile que je le dise puisque tout le monde a forcément déjà deviné qu’il ne peut s’agir que de la mère de Dongfeng — Zhang Huiqin.

 

Le fait que notre rue des Cédrèles soit arriérée n’a jamais été pour moi un sujet tabou. Dans ce quartier où la modernité n’avance que très lentement, il y a des gens qui, encore aujourd’hui, volent de l’électricité au pays, ou qui bidouillent leurs compteurs d’eau pour voler, goutte après goutte, de l’eau au pays — vous me pardonnerez de ne pas donner ici le noms de ces personnes. Il y a pourtant quelque chose de difficilement compréhensible : bien que personne ici ne délie aisément sa bourse, ils sont pourtant tous prêts à soutenir le restaurant de Dongfeng. Ces dernières années, le Dongfeng-Yutou a ainsi réussi la tâche au combien ardue de fidéliser tout le voisinage ! Mais à tout bien réfléchir, peut-être est-ce moins étrange qu’il n’y paraît : toute personne en pleine santé est un gourmand potentiel et, qui plus est, les têtes de poisson en soupe blanche que Zhang Huiqin fait mijoter jour après jour sur son feu dégagent une merveilleuse odeur qui chatouille les narines. Aussi, tout ceux qui vivent aux alentours et qui passent devant tous les jours auraient bien du mal à se boucher le nez en permanence — entre parenthèses, les professionnels des métiers de bouche feraient peut-être bien de s’inspirer de cet exemple. Une bonne publicité ne coûte rien, n’a pas besoin d’être vue à la télé ni d’apparaître dans les journaux. Il suffit qu’elle soit transmise par l’air pour que tout le monde entende un slogan bien plus concret et bien plus crédible qui dirait : « Irrésistible tentation ! Irrésistible tentation ! »

Vu que l’appel en provenance du restaurant de Dongfang était irrésistible et que le voisinage pouvait bénéficier en plus d’une remise de 20%, de nombreux résidents du quartier qui n’avaient jamais mis les pieds dans un restaurant se rendirent au Dongfeng-Yutou pour goûter les fameux plats de têtes de poisson de Zhang Huiqin. Les seuls qui résistaient, c’était Liu Yuefang et sa famille. Par le passé, peut-être avaient-ils trop mangé de poissons, aussi, jamais Liu ni ses proches n’allèrent au Dongfeng-Yutou. Comme les voisins savaient que Liu Yuefang et Zhang Huiqin étaient en bons termes, ils se demandaient bien tous pourquoi Liu Yuefang n’y allait pas. Il y en avait même qui se posaient en fins analystes : « Zhang Huiqin est riche à présent et Ju Linsheng n’est plus rien. C’est pour ça que Zhang Huiqin se prend pour j’sais pas quoi, non ? » Ce que Liu Yuefang détestait le plus, c’était d’entendre les commentaires que l’on faisait sur les ambitions perdues de son mari, et d’une phrase, elle leur clouait le bec : « Mais ce que vous ne savez pas, c’est que nous, on n’aime pas manger les têtes de poisson, chez nous on ne mange pas de tête, ni la tête de ceci ni la tête de cela ! »

C’était faire grande injustice à Zhang Huiqin. En fait, Liu Yuefang était la seule à savoir à quel point Zhang Huiqin était sincère quand elle invitait toute la famille à venir manger au restaurant de Dongfeng, et bien sûr, tout aurait été offert par la maison. Zhang Huiqin n’avait eu de cesse de convaincre Liu Yuefang de venir au Dongfeng-Yutou : « J’sais bien que vous mangez pas les têtes de poisson, alors je vous prépare autre chose à manger, c’est d’accord ? » Liu Yuefang avait alors un sourire qui exprimait son entêtement. Il faut savoir qu’elle avait une caractéristique, un sourire qui faisait office de refus et qui semblait dire : « Tu es trop gentille, vous avez ouvert un commerce, pas une association caritative, comment pourrait-on y manger à l’œil ? » Sur quoi, Zhang Huiqin répondait : « Les autres peuvent pas manger à l’œil, mais vous autres, vous pouvez. Avant, j’ai mangé tellement de choses de chez vous, c’était pas à l’œil peut-être ? » Mais Liu Yuefang disait toujours non de la main : « Avant, c’était avant et aujourd’hui, c’est aujourd’hui. Ce n’est pas pareil, non, ça ne l’est plus. » Ce genre de phrase donnait à Zhang Huiqin comme une impression de sous-entendu. Elle n’était pas sotte non plus et pouvait comprendre ce que ressentait son interlocutrice. Ces dernières années, le sort avait été contraire pour Liu Yuefang. Elle qui avait été un cygne au milieu des canards, la voilà qui était devenue canard à son tour. Et pour ce qui est de son cas, Zhang Huiqin n’aurait pu dire que le canard s’était transformé en cygne, mais aux yeux des autres elle avait fait fortune, et en pensant à tout cela, elle ne pouvait se permettre de froisser Liu Yuefang. Elle lui prit la main et la secoua avec énergie en disant : « Tu peux bien dire ce que tu voudras, de toute façon mon invitation tient toujours. Si tu veux bien me faire honneur tu viendras, mais si tu veux pas, je dirai au petit gars qui travaille avec nous de préparer une corde de chanvre, de vous saucissonner tous que vous êtes et de vous traîner jusque là-bas. »

Ainsi, le bon cœur de Zhang Huiqin réussit finalement à émouvoir Liu Yuefang. Et voilà qu’un beau jour, Liu Yuefang amena enfin Ju Linsheng, leur fils Ju Qiang, et même la petite amie de ce dernier au restaurant de Dongfeng. Zhang Huiqin les conduisit dans une salle individuelle dont on venait juste de terminer les finitions. Rien qu’à voir la table remplie d’hors-d’œuvre, on devinait à quel point Zhang Huiqin attachait de l’importance à l’occasion. Copieux, ça l’était ; mais c’est en fait tout le soin dont avait preuve Zhang Huiqin qui toucha Liu Yuefang. Dès qu’elle entra, Liu Yuefang aperçut des racines de lotus sucrées au riz glutineux, son plat préféré, le foie de porc coupé en tranches qu’adorait Ju Linsheng, et même le tofu assaisonné qu’affectionnait son fils, Zhang Huiqin s’en était souvenu. Liu Yuefang comprit alors que sa voisine voulait, de tout son cœur, lui montrer sa reconnaissance. Elle n’était déjà plus avec les autres : elle repensa au passé et à tous ces poissons, à toutes ces têtes de poisson et elle ne put s’empêcher d’être submergée par l’émotion. Elle lança alors à son mari, à son fils et aussi à la fiancée de se dernier : « Elle y a mis tout son cœur, il faut manger ! Et puisqu’on est venu, alors il faut faire honneur, on attaque ! »

C’était exactement ce que lui avait promis Zhang Huiqin : il n’y avait pas de tête de poisson à table. Mais lorsque Zhang Huiqin leur apporta en personne une potée de canard dans une terrine, la petite amie de Ju Qiang marmonna en direction de ce dernier : « Comment ça, une potée de canard ? Je croyais que c’était une soupe de têtes de poisson… C’est pas ça, la grande spécialité de ce resto ? »

Si tout le monde entendit les interrogations de la jeune fille, on entendit aussi ce qu’impliquait ses interrogations, à savoir son envie de têtes de poisson. Zhang Huiqin eut un petit sourire et jeta un coup d’œil discret vers Liu Yuefang. On ne pouvait savoir s’il s’agissait d’irritation ou de gêne, mais tout en évitant le regard de Zhang Huiqin, Liu Yuefang lança un regard à son mari, à son fils
et finalement au canard dans sa terrine — un canard dont la maîtresse des lieux avait pris la précaution d’enlever la tête. A cet instant, Ju Qiang, qui lui faisait face, eut l’air un peu embarrassé. La main devant la bouche, il se mit alors à expliquer en aparté quelque chose à sa petite amie. Liu Yuefang n’eut pas de peine à deviner qu’il lui disait que la famille ne mangeait pas de têtes de poisson. Cependant, la jeune fille avait du caractère et, peu importe la situation, elle n’avait jamais peur de minauder. Elle avait pris ça de la série télévisée Huanzhu gege[9]. Apparemment elle donna un coup de pied sous la table à Ju Qiang car les bols et les tasses qui étaient dessus se mirent à trembler. Puis, elle attrapa l’oreille de Ju Qiang pour lui faire des messes basses. Comme sa voix était naturellement aiguë, Liu Yuefang entendit pourtant très clairement ce qu’elle disait : « Mais pas plus tard qu’avant-hier tu as mangé des têtes de poisson ! » Ju Qiang parut un peu fâché et lança un regard paniqué vers ces parents. Toujours à voix basse — même si rien ne pouvait échapper à l’ouie fine de Liu Yuefang — son fils rétorqua : « Mais j’ai fait que t’accompagner ! »

C’est à ce moment-là que Zhang Huiqin rit pour de bon, peut-être pour remercier un couple de jeunes gens d’avoir défendu l’honneur des têtes de poisson. Elle posa un regard plein de tendresse sur le fils et la future bru de Liu Yuefang. « Comment ça, j’ai fait que t’accompagner ?! Espèce de traître, va ! » Et piquant de son index la tête de Ju Qiang, elle reprit : « Les têtes de poisson, y’a rien de meilleur. Tu en as mangé, alors tu dois le savoir, non ? C’est pas qu’avec ta fiancée que tu dois en manger, c’est aussi avec tes parents ! »

Le banquet prit alors une tournure en tous points différente et les têtes de poisson devinrent le symbole d’une certaine attitude : le symbole de l’affection pour la jeune fille, le symbole du respect qu’inspirait Zhang Huiqin, mais aussi, de manière confuse, le symbole de l’attitude des intéressés envers les transformations de la société. Zhang Huiqin sauta sur l’occasion. Ses yeux brillaient et, tout en fixant Liu Yuefang, elle lança : « Alors, c’est clair, non ? Ces têtes de poisson, te voilà obligée d’en manger. Aujourd’hui, je me charge de te faire abandonner tes principes. »

Liu Yuefang se sentait encore plus embarrassée. Elle avait forcément conscience que sa propre décision ne concernait pas seulement les têtes de poisson. C’était une lourde responsabilité. C’est un peu comme shooter dans un ballon. Elle répondit à Zhang Huiqin tout en passant le ballon à Ju Linsheng : « Pour ce qui est de manger, je n’ai jamais été très difficile. Il faut demander au vieux Ju s’il en mangera de ces têtes de poisson. Il en mangera ou pas ? » Comprenant que Liu Yuefang avait cédé, Zhang Huiqin tenta bien sûr de donner le coup de grâce : « Vieux Ju, tu l’aimes ton fils ou pas ? Et ta belle-fille, tu l’aimes ? C’est ce que tu vas nous montrer à présent ! » A ce moment-là, Ju Linsheng était en train de se curer les dents. Le poids des ans ne l’avait pas épargné et, à présent, il devait se passer un coup de cure-dents au moindre grignotage. En comprenant qu’il devait prendre position, il jeta son cure-dents machinalement et se redressa bien droit sur sa chaise. Après tout, Ju Linsheng resterait toujours Ju Linsheng, il était capable de comprendre parfaitement une situation et savait très bien prendre position tout en restant magnanime et bienveillant : « Ce ne devrait pas être non plus une question de principe, déclara-t-il, que l’on serve donc ces têtes de poisson et que ceux qui les aiment les mangent. En toutes choses, il faut que cent fleurs s’épanouissent et que cent écoles rivalisent[10] ! Ces têtes ne sont rien d’autre que des têtes de poisson, on peut toujours en manger. »

On servit donc à Ju Linsheng et à sa famille des têtes de poisson. Mais avoir servi des têtes de poisson sans qu’elles ne soient consommées n’aurait pas été une bien grande victoire pour Zhang Huiqin. Cette dernière s’enorgueillit du fait que Ju Linsheng et Liu Yuefang ne purent résister en fin de compte à l’odeur des têtes de poisson à la sauce soja. Après avoir fait un sort à ces têtes, on leur apporta encore une soupière de têtes de poisson en soupe blanche et aucun des deux n’en refusa ! Plus tard, quand il lui arrivait de décrire de façon claire et vivante cette fameuse soirée à d’autres personnes, Zhang Huiqin disait : Je sais pas comme ça se fait, c’est comme si on leur avait jeté un sort qui les aurait obligés de manger mes têtes de poisson. Et à voir toute la famille manger ces têtes, je me suis sentie apaisée. » Bien sûr, même après toutes ces années, Zhang Huiqin ne savait toujours pas ce qu’était la modestie et elle reprenait les mots mêmes de Ju Linsheng et de sa famille pour vanter ses talents culinaire en matière de têtes de poisson. Ecoutez donc comment elle les imitait…

A la manière de Ju Linsheng : « Les têtes de poisson, c’est très bon pardi ! »

A la manière de Liu Yuefang : «  Très bon. Jamais je n’aurais pensé que cela soit si bon, les têtes de poissons. »

A la manière de la petite amie de Ju Qiang : « Demain, c’est régime ! Cette soupe de têtes de poisson, faudrait pas qu’elle soit trop bonne, hein ! »

Récemment, Ju Qiang s’était pris de passion pour la création littéraire et il lui arrivait fréquemment de déclamer quelques vers improvisés pour en faire profiter sa petite amie. Ce jour-là, au restaurant, il composa un petit poème pour l’occasion :

 

Année après année, année après année

Poisson est gage d’aisance, poisson est gage d’aisance

Tout lieu plein de poissons est d’une immense beauté

Tout lieu plein de poissons est d’une richesse immense

 

Si le cœur devait parler, il dirait de ce poème de Ju Qiang qu’il fut inspiré. Même Zhang Huiqin, comprenant que ces vers renfermaient les sentiments de l’auteur ainsi que les vicissitudes de la vie, applaudit Ju Qiang dans son coin. Liu Yuefang n’exprima rien, mais on pouvait voir qu’elle était très fière du talent littéraire de son fils. Ju Linsheng, remarquant que les rimes du poème de son fils avaient été respectées, lui dit : « Tu fais des progrès. Dans ce poème, il y a même des rimes. » Par contre, la petite amie de Ju Qiang refroidit l’enthousiasme. Avalant sa soupe à grands coups de flchss et sans même prendre la peine de lever le nez, elle lâcha: « Arrête de nous casser les oreilles, il est nul ton poème ! »

 



[1] Littéralement « Drapeau Rouge », marque de voiture chinoise réservée aux dignitaires. (NdT.)

[2] Il s’agit ici d’un jeu d’homonymes entre le mot « poisson » et le mot « surplus, excédent » qui ont tous deux la même prononciation en chinois mandarin : « yú ». (NdT.)

[3] Célèbre spécialité de la province du Zhejiang. (NdT.)

[4] Genre de moutarde utilisée pour assaisonner les poissons. (NdT.)

[5] Le « fenpi » est une pâte composée principalement de riz et de fécule et découpé en feuilles plus ou moins épaisses. (NdT.)

[6] Marque d’un produit de santé chinois à base de mélatonine. (NdT.)

[7] Camp de rééducation par le travail. (NdT.)

[8] Littéralement : « Têtes de poisson de Dongfeng ». (NdT.)

[9] L’histoire tourne autour d’une princesse mandchoue, Huanzhu gege, connue (et appréciée) pour son effronterie. (NdT.)

[10] Célèbre formule de Mao Dong lancée en 1956 à l’occasion d’une campagne de libre critique orchestrée par le Parti Communiste Chinois. (NdT.)