Comment apprécier la poésie Chinoise ?

 

Si je me propose ici d’exposer brièvement ma compréhension de la poésie chinoise — et en particulier celle de la dynastie Tang — ce n’est pas en tant qu’expert, je ne me le permettrais pas. Il s’agit ici tout simplement du regard d’un esthète qui a passé plus de dix ans en Chine et qui connaît relativement bien la culture et la langue chinoise.

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★ Quand on veut percer le mystère de la poésie de langue chinoise, il convient tout d’abord d’avoir quelques clés :

1-         La langue chinoise, surtout ancienne, permet de tout exprimer sans avoir recours aux temps ni aux conjugaisons. Mais le plus surprenant, c’est que le sujet n’est jamais exprimé. Qui parle ? Qui agit ? Est-ce « Je », « tu », « il » ? Au lecteur de se faire sa propre idée.

Autre caractéristique : la concision de la langue chinoise. Quelques idéogrammes suffisent pour construire une ambiance ou pour exprimer un sentiment.

A chaque idéogramme correspond une seule syllabe : ex. 山 — shan, la montagne ; 河 — he, le fleuve. Ainsi, pour connaître le nombre de pieds d’un vers, il suffit de compter les caractères !

2-          Les Chinois disent avec raison que dans tout tableau, il y a un poème ; et que dans tout poème, il y a un tableau. L’écriture joue ici un rôle décisif : quand on lit le caractère de la montagne « 山 », on voit littéralement le dessin d’une montagne sur le papier ! D’où l’impression véritable d’avoir un paysage sous les yeux. Quand on dit qu’un poème est un tableau, ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est très concret pour un Chinois.

Mais la véritable magie des poèmes chinois est le souffle qui les traverse. Qu’est-ce que ce souffle ? Le souffle — ou « qi » en chinois — est l’énergie qui anime l’univers. C’est l’énergie qui permet aux éléments d’interagir entre eux. Par exemple dans « L’ascension du pavillon », nous avons 3 éléments : le soleil, le fleuve et la personne qui se trouve au pavillon. Tandis que le soleil se couche (mouvement descendant), le fleuve se fond dans la mer de l’Est (mouvement latéral) et la personne (je/tu/il... ?) grimpe les étages (mouvement ascendant). Chaque élément suit son parcours naturel par rapport aux deux autres. C’est le mouvement de l’univers en marche : d’un côté, nous avons le soleil (Yang/principe mâle) qui décline ; de l’autre, nous avons le fleuve (Yin/principe femelle) qui croît démesurément ; enfin, l’observateur (Yang/Yin) au centre de cet univers et qui poursuit son ascension spirituelle.

C’est ainsi que bien avant Baudelaire et ses Correspondances, la poésie chinoises a mis en avant les interactions de l’univers vivant ; un univers dans lequel l’homme n’est qu’un élement parmi d’autres.

 

3-          Pour moi, les poèmes chinois de la dynastie des Tang (618-907 ap. JC) ont toujours été des sortes de « mantras », c’est-à-dire des supports à la méditation. A mon avis, la poésie chinoise est donc une forme de spiritualité à part entière. Chaque poème est une porte vers l'incommensurable. En résumé, on pourrait dire que les anciens Chinois accédaient à la spiritualité à travers une réalité immanente (paysages, objets, situations) et non à travers une théologie construite sur des abstractions. Se méfiaient-ils donc tant de la pensée raisonnante ?

 

Les partis pris du traducteur :

1-          Lorsque l’on traduit, on est amené à faire des choix. Pour ce qui est de la traduction de la poésie chinoise, j’ai parfois décidé — pour plus de clarté — de faire apparaître une ou des personnes. Par exemple dans « Seul à boire sous la lune », j’ai choisi de traduire « 举 / lever » et « 影 / ombre » par « je lève » et « mon ombre ».

Je tiens aussi à signaler que j'ai parfois pris la liberté d'ajouter des vers en français toutes les fois où il me semblait trop difficile de rendre le sens du poème avec la même concision qu'en chinois.

2-          Ensuite, comme je suis convaincu que la poésie chinoise a une portée universelle, j’ai pris le parti de gommer le plus possible les éléments du pittoresque chinois. Pourquoi un tel choix ? A mon avis, les noms de lieux et de personnes célèbres ou bien les objets trop typiques de l’univers chinois donnent à l’atmosphère du poème un exotisme qui entrave sa compréhension. Quoi qu’il en soit, l’essentiel est là : la nature dans toute sa splendeur et l’homme qui s’y fraie un passage.

3-          Pour finir, je voudrais souligner que traduire ce genre de poème permet de trouver quelques fois de nouvelles correspondances. Par exemple, j’ai trouvé amusant d’imaginer que dans « L’ascension du pavillon », le soleil qui descend répond au « il » qui monte — les deux mots se retrouvant par ailleurs sur les deux lettres « i / l ». C’est un peu comme si la lumière intérieure de l’observateur s’élevait au fur et à mesure que sa vision du monde s’élargissait...

Autre exemple : dans « Seul à boire sous la lune », j’aime à imaginer qu’ils ne sont pas 3 à boire, mais bien 4 si l’on compte le pichet posé sur l’herbe ! A moins que ce pichet de vin ne soit qu’un avatar de ce poète taoïste aussi plein qu’une outre, affalé dans l’herbe et dont l’esprit confus se laisse aller au délire le plus complet : trinquer avec la lune ! Mes explications vous semblent un peu tarabiscotées ? Laissez-moi donc la liberté de vagabonder comme il me plaît dans ces quelques paysages intérieurs et je vous laisserais volontiers la vôtre !

Evidemment, pour tous ceux qui voudraient en savoir plus, je conseille la lecture des nombreux ouvrages de François Cheng, grand spécialiste de la peinture et de la poésie chinoises.

§L'illustration de cet article est une peinture de Shi Tao, célèbre peintre de la dynastie Ming.

Jean Lezurc

 

Traductions de poèmes...

 

月下独酌 

花间一壶酒

独酌无相亲

举杯邀明月

对影成三人

(李白)

Seul à boire sous la lune 

Pichet de vin posé parmi les fleurs...

Seul à boire, sans ami sans parent,

je lève ma coupe

et sers le clair de lune.

Mon ombre en plus,

nous voilà déjà trois !

(Li Bai)

 

 

登鹳雀楼 

白日依山尽

黄河入海流

欲穷千里目

更上一层楼

(王之涣)

L'ascension du pavillon 

Soleil qui s’adosse aux monts,

fleuve qui se jette à la mer.  

Pour embrasser l’horizon,  

il reste encore un étage !

(Wang Zhihuan)

 

 

夜宿山寺

危楼高百尺

手可摘星辰

不敢高声语

恐惊天上人

 (李白)

 

Une nuit au monastère  

A la tour de cent pieds

La main cueille des étoiles 

On ne peut que chuchoter 

De peur de les surprendre

 (Li Bai)

 

 

 

 

回乡偶书

少小离家大回, 

乡音无改鬓毛衰 

儿童相见不相识, 

笑问客从何处来

 (贺知章)

 

 

Retour au pays

Parti jeune, revenu vieux 

Même accent, mais cheveux gris

L’enfant approche, il ne sait qui il est

Souriant, il interroge ses origines

(He Zhizhang)

 

 

 

静夜思 

床前明月光, 

疑是地上霜。 

举头望明月, 

低头思故乡。

 (李白)

 

Pensées d’une nuit calme

 Clair de lune à mon lit  

tel du gel sur le sol. 

Je lève mon regard vers elle 

et le baisse vers les miens.

(Li Bai) 

  

 

登鹳雀楼

白日依山尽,

黄河入海流。

欲穷千里目,

更上一层楼。

王之涣

 

 

L'ascension du pavillon 

Soleil qui s’adosse aux monts, 

fleuve qui se jette à la mer.

 Pour embrasser l’horizon,

 il reste encore un étage !

(Wang Zhihuan)

 

 

 

 

春晓 

春眠不觉晓, 

处处闻啼鸟。 

夜来风雨声, 

花落知多少。

孟浩然

 

Eveil printanier

 Voilà que je m'éveille et il fait déjà jour, 

des gasouillis d'oiseaux s'entendent tout autour. 

 Quand la nuit est venue, vents et pluies ont hurlé : 

les fleurs tombées, nul ne les a encore comptées...

 (Meng Haoran)

  

 

 

早发白帝城 

朝辞白帝彩云间, 

千里江陵一日还。 

两岸猿声啼不住, 

轻舟已过万重山。

 李白

 

Adieux à la Cité Blanche 

A l'aube, j'ai quitté la ville embrumée ;

la journée suffit pour courir mille lis. 

Sous les cris sans fin des singes sur les rives, 

l'esquif a franchi des monts par milliers.

 (Li Bai)

 

 

 

 

清明 

 清明时节雨纷纷, 

路上行人欲断魂。 

借问酒家何处有, 

牧童遥指杏花村。

 (杜牧)

 

 

Le jour des Morts

 Le jour des Morts, il pleut à verse ;

sur la route, les mines sont défaites. 

Je demande alors au hasard 

le chemin menant à l'auberge. 

Au bout du doigt du p'tit bouvier, 

village aux fleurs d'abricotier. 

 (Du Mu) 

  

 

 

 

 

鹿柴

 空山不见人,

但闻人语响。 

返景入深林, 

复照青苔上。

 (王维)

 

 

L'ermitage

Sur ces hauteurs vides, on ne voit personne ;

on entend pourtant s'échapper des murmures.

Les derniers rayons pénètrent la forêt

et ricochent çà et là sur des ronds de mousse.

 

 

 

 

 

山中与幽人对酌  

两人对酌山花开, 

一杯一杯复一杯。 

我醉欲眠卿且去,

明朝有意抱琴来。

 (李白)

 

 

 

 

En compagnie de l'ermite 

Ils boivent tous deux, les monts fleurissent. 

Un verre, un autre, et le dernier ! 

Me voilà ivre et je m'endors,

rentre chez toi si tu veux bien.

Demain, le désir renaissant,

tu reviendras avec ton luth.

 (Li Bai)

 

 

 

游子吟 

慈母手中线, 

游子身上衣。

临行密密缝, 

意恐迟迟归。

谁言寸草心, 

报得三春晖?

 (孟郊)

 

 

 

 

La ballade du fils perdu

Fils en main, elle s’affaire

tricotant pour son fils.

Sachant qu’il va partir

les mailles sont bien serrées. 

Reviendra-t-il un jour ?

Comment ce cœur de laine 

pourrait-il redonner 

à l’été sa chaleur ?

 (Meng Jiao) 

 

 

 

 

 

 

 

 

月下独酌

花间一壶酒,

独酌无相亲。

举杯邀明月,

对影成三人。

 (李白)

 

 

 

 

Seul à boire sous la lune

Pichet de vin posé parmi les fleurs... 

Seul à boire, sans ami sans parent, 

je lève ma coupe et sers le clair de lune. 

Mon ombre en plus, nous voilà déjà trois !

 (Li Bai)

 

 

 

悯农 

锄禾日当午, 

汗滴禾下土。 

谁知盘中餐, 

粒粒皆辛苦。

 (李绅)

 

 

La complainte du paysan 

Binette à la main, soleil au zénith,

le long des épis, sa sueur tombe à terre.

Qui peut comprendre, dans une assiette,

la peine qu'a valu le moindre grain ?

 (Li Shen)

 

 

 

 

寻隐者不遇

松下问童子, 

言师采药去。 

只在此山中, 

云深不知处。

 (贾岛)

 

 

Rencontre ratée avec l’ermite 

Sous un pin, il demande à l’enfant 

où se trouve son maître. 

Mais il est parti à la cueillette,

quelque part par les monts.

Dans ce brouillard épais, nul ne sait

où se trouve son maître.

 (Jia Dao)

 

 

 

 

绝句

两个黄鹂鸣翠柳,

一行白鹭上青天。

窗含西岭千秋雪,

门泊东吴万里船。

 (杜甫)

 

 

Quatrain

Au saule vert gazouillent deux loriots,

vers l’azur s’envolent des aigrettes.

A l’Ouest,

         des sommets enneigés décorent ma fenêtre ; 

à l’Est, 

         des barques au long cours font escale à ma porte.

 (Du Fu)

 

 

 

 

无题

 相见时难别亦难,

   东风无力百花残。

 春蚕到死丝方尽, 

    蜡炬成灰泪始干。

 (李商隐)

 

 

Sans titre 

Se voir est difficile, mais se quitter l’est aussi ; 

le vent n’a plus de force et les fleurs se flétrissent. 

Le fil du ver à soie ne rompt qu’avec sa mort ; 

les larmes des bougies ne sèchent qu’avec leur fin.

(Li Shangyin)