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Le coup de feu permanent : Une des émissions que j'ai réalisées dans le cadre de la série "Ma Chine à moi". Il s'agit de faire le portrait d'un Français qui vit et travaille en Chine. Bien sûr, on ne saurait guère sortir des schémas narratifs habituels. N'oublions pas que nous sommes sur CCTV, la voix du Parti Communiste chinois !

 

 

Commentaire critique

 

Il s’agit ici de raconter le parcours d’un étranger en Chine auquel on pourra s’identifier. Bien sûr, le personnage servira à renforcer l’image du Nouvel Eldorado que la Chine prétend être. A noter que l’étranger sujet de ce genre d’émission n’est jamais un subalterne. Il aura soit une profession libérale, intellectuelle, artistique, sera haut fonctionnaire ou bien chef d’entreprise. Les Chinois autour de lui seront soit des subalternes soit des partenaires, jamais des supérieurs hiérarchiques.

 

Le déroulement de l’émission :

 

1ere mise en appétit (PROMO)

D’abord, l’intro pour « mettre en appétit » : l’esprit d’entreprise + le marché chinois = promesse de réussite exceptionnelle « empereur de la restauration » (ce qui signifie, bien sûr, gagner un maximum de fric !)

1-       Nous commençons par le soir de la Saint-Valentin, dans un lieu où se côtoient Chinois et étrangers. (la Chine entend donner l’image d’un pays ouvert sur le monde) Notons toutefois que l’on ne voit pas de couple gay alors qu’il y en avait un ce soir-là dans la salle.

La St-Valentin et son romantisme : illustration de ce que pensent les Chinois sur la France – cliché destiné à rassurer l’équipe chinoise.

2-       Séance de travail : problèmes/solutions Personnellement, je trouve la séquence plutôt intéressante puisqu’il y a des interactions entre les Français et les Chinois.

3-       Question centrale à 6.33 mn : Pourquoi la Chine ? Ici, rien n’est imposé, et notre personnage répond que c’est le hasard qui l’a amené en Chine. Illustrations avec des prises de vue se bâtiments traditionnels et de grandes avenues avec beaucoup de voitures, bâtiments modernes, chinois amateurs de vin et grands chais.

4-       Sur les traces de son parcours : le café de la poste. Illustrations avec des photos d’un passé glorieux.

Illustration musicale : musique douce au piano, impression de convivialité et d’insouciance.

Interview d’ami : il s’est réinventé ici,… créé cet empire : très bonne formulation pour illustrer la légende chinoise.

2nde mise en appétit (PROMO)

5-       Projets en cours : + compte à rebours (à présent qu’on a pris en sympathie le personnage, suspense sur son avenir immédiat) illustration avec des ouvriers chinois en train de travailler.

6-      Basculement entre le côté travail et le côté famille : nous sommes dans l’intimité du couple (+ le bébé est un élément accrocheur !) mais rapide entre 2-3 séances de travail. Cliché là encore : il doit à contre-cœur se séparer de ceux qui l’aiment pour travailler. Illustration avec le bébé dans les bras, il n'a pas un moment de répit. Mise en scène ? On pourrait se le demander... Cela donne entout cas l'image d’un travailleur infatigable et d’un père accompli. Cerise sur le gâteau, il joue aux « papas-gâteaux » en chantant une comptine et en berçant son bébé.

Illustration de photos de famille « grande histoire d’amour ».

7-       Interview de la compagne. Questions intimes sur le couple avec en conclusion : « Je l’aime, j’aime la Chine ! »

Illustration photo avec la maman de 93 ans + séance skype ( la vieille maman est aussi un élément accrocheur)

 3ème mise en appétit (PROMO) « et là, le marché est illimité »

8-       Le compte à rebours final avant l’ouverture du nouveau resto / illustrations. Avec les images de la moto, nous avons en plus le sentiment d'un mouvement permanent.

9-       Travail en cuisine interaction français/ chinois avec en illustration des plats qui apparaissent comme par magie (+ gros plan que les clients).

10-   Interview : « Avant, c’était difficile de trouver de la viande bonne qualité, mais aujourd’hui c’est complètement différent »; là encore cliché sur la Chine : maintenant, c'est mieux qu'avant.

11-   Carrousel d’images pour illustrer sa vie trépidante.

12-   Conclusion : l’ouverture du nouveau restaurant, illustration qu’en Chine, tout se termine toujours bien (clients contents, partenaires chinois contents + bébé en touche finale) « Un nouveau succès à l’horizon / la Chine semble offrir des possibilités de développement infinis ».

Dernier extrait d’interview : illustration de la promesse « le marché est illimité ».

 

Le programme est censé convertir les esprits étrangers aux valeurs chinoises. Pour ce faire, on utilise les outils suivants :

  • Moyens narratifs et langagiers :

Le canevas (la formule, ce qu’on s’attend à trouver, le regard des Chinois)

-          Les étrangers sont heureux en Chine (implicite : ils ne l’étaient pas chez eux).

-          La Chine est le pays de tous les possibles (implicite : c’est mieux qu’ailleurs/ supériorité).

-          Après l’effort vient la récompense (implicite : plus d’argent, concept toujours associé au pouvoir et à la liberté).

-          La famille est le soutien indéfectible de l’individu (implicite : c’est le remède anti-solitude, la solitude étant confondue avec l’isolement).

-          Comparaison entre le passé et le présent (implicite : c’est mieux maintenant, idée de progrès continu).

-          Les accroches qui émaillent le récit : on focalise sur un événement qui va avoir lieu, ce qui permet de laisser planer un sentiment de suspense ; on utilise aussi des personnages particulièrement attendrissants : la mamie ou encore le bébé.

 

  • L’habillage ou autres moyens pour baliser la pensée, le ressenti et les émotions du public :

choix des images (montage) ; musique ; promo ; générique (Pour « ma Chine à moi », on voit un étranger/étrangère qui change de visages et marche toute seul au centre d’un « paysage chinois » qui défile – musique rythmée et métallique, futuriste.

 

  • La complicité plus ou moins consciente des étrangers :

-        Pour l’employé étranger qui participe activement au programme, la complicité est naturellement le produit du contrat entre l’employé et l’employeur.

-      Pour l’interviewé étranger, les raisons de sa complicité peuvent être multiple : 1/ la personne en question est crédule et croit sincèrement aux bonnes intentions de la Chine à son égard ; 2/ la personne est liée par un contrat tacite (comme c’est le cas ici) : vous parlez de moi et de mon  entreprise positivement et, en échange, je ne dis que des choses positives sur la Chine ; 3/ la personne interviewée a déjà intégré les habitudes locales et sait que tout propos négatif sera supprimé au montage. Elle va donc juste dans le sens des Chinois pour se débarrasser de cette corvée.

Cette adhésion des étrangers au projet chinois n’est donc rien d’autre qu’un leurre, qu’une mise en scène.

 

SOFT POWER CHINOIS

Pour conclure, on pourrait dire que le soft power chinois se veut une manipulation de masse — l’idée étant que les masses incultes ne peuvent qu’adhérer à ces quelques valeurs positives. On est décidément bien loin du soft power britannique construit sur une façon d’être et des valeurs démocratiques pleinement assumées, le tout accompagné d’une bonne dose d’autodérision. Tant que les Chinois ne rirons pas d’eux-mêmes, le soft power chinois ne pourra être que contre-productif. (En fait, dans l’état actuel des choses, seule la culture traditionnelle chinoise pourrait, sous ses différentes facettes, servir de vecteur. Hélas ! Il y a toujours des Chinois qui vous en refuseront l’accès sous prétexte que vous n’êtes pas nés Chinois !) Comment la Chine pourrait-elle convertir les esprits en clamant haut et fort que sa culture n’est pas universelle, mais d’essence supérieure ? Pour les Chinois d’aujourd’hui, les étrangers devraient se contenter d’être admiratifs et de se taire. Ainsi, dès sa montée en puissance, le projet chinois pour le monde est voué à être tyrannique et haï.