Une fois redescendu des étoiles, c’est toujours sur ce banc que me revient en mémoire cette soirée de juin 1990. On vient de passer les derniers partiels et les étudiants commencent déjà à quitter Montpellier pour rejoindre leurs destinations estivales. Pour moi, c’est la promesse d’une nouvelle soirée de solitude. Alors, au fond, pourquoi ne pas aller au Diagonal ? Nous sommes en pleine quinzaine du festival du cinéma chinois et j’ai vu que, pour l’occasion, le Diagonal rediffuse « Le sorgho rouge » de Zhang Yimou.

Il souffle ce soir-là une brise tiède qui annonce l’imminence de l’été. Je prends mon billet, je m’installe dans le fauteuil rouge et moelleux, j’attends bêtement au milieu de quelques dizaines d’inconnus, je jette un coup d’œil à ma montre Pérestroïka : 21h04. La seconde d’après voilà que la salle s’obscurcit enfin et que s’affichent sur l’écran de gros caractères chinois à l’encre rouge comme brossés au pinceau. Je ne sais à quoi m’attendre. Puis, une voix d’homme; un visage de femme; un tintamarre de suonas, de cymbales et de tambourins; un palanquin furieusement brinquebalé; des nuages de poussière s’élevant au-dessus du plateau de loess… La belle Jiu-er est sur le point d’être mariée à un vieux lépreux, propriétaire d’une distillerie de sorgho. Ainsi s’ouvre devant moi un monde qui ne peut ni plaire ni déplaire tant il m’est étranger.

À la 48ème minute du film, l’alcool de sorgho commence enfin à couler. Il est temps que les ouvriers rendent tribut au dieu de l’alcool. À la lumière des flammes du brasier, la dizaine d’hommes, torse-nus, maigres mais aux corps dessinés de muscles saillants, vêtus d’un simple pagne, se rassemblent, debout, le regard droit, devant son effigie - entre leurs mains, un bol de cet alcool sanglant qui vient d’être tiré. À l’unisson, ils lèvent bien haut leurs bols vers la peinture murale dans un geste d’offrande. C’est le signe que la cérémonie commence. S’élève alors un chant gutural, solennel, sacré… Ou plus exactement un dialogue chanté entre un chef de chœur et ses choristes :

-          Voilà entre nos mains le nouveau vin d’automne !  Et tous de reprendre en chœur :

-          Ah, le bon vin !!! 

-          Buvons notre vin !

-          D’une seule traite et sans tousser !!!

-          Buvons notre vin !

-          Il nourrit le yin et renforce le yang et l’on garde bonne haleine !!!

-          Buvons notre vin ! 

-          Comme un homme debout à Qingshakou !

-          Buvons notre vin ! 

-          Et même devant l’Empereur, on n'fera pas kowtow !!! 

Le chant sacré s'est transformé en plaisanterie de potache taoïste. « Ah, le bon vin !!! Le bon vin !!! » Et  voilà que les joyeux drilles descendent d’un trait leurs bols d’alcool avant de les briser violemment contre le sol de terre battue dans un concert d’éclats de rire irrévérentieux.

Je suis ému. Il me semble avoir entendu le chant gai et insolent de l’insecte qui n’a de cesse de bourdonner à l’oreille du géant pour l’empêcher de trouver le repos. Loin d’assommer les masses, l’alcool fait ici ouvrir les yeux, fait comprendre qu’il n’y a aucune différence de nature entre le serf et l’empereur. C’est un alcool de taoïste, frondeur, rebelle, porteur de vérité ; un alcool que l’esclave a lui-même produit et bu à satiété. Ainsi, l’espace d’un instant, le vin de sorgho rouge lui permet d’échapper à sa condition servile, non pas en l’endormant, mais en l’éveillant. Entre l'avant et l'après, entre les deux murs gris d'un long sommeil brutal, sous le joug de l'oppression ordinaire ne reste plus alors que la poésie infiniment légère du présent reconquis.

Ah le bon vin !!! 好酒啊 !!!

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