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Nous y étions. Il était 9 heures du matin et l’horloge de la gare carillonnait les premières notes de « L’Orient est rouge ». Pékin, la capitale du Nord, le centre administratif, politique et culturel de l’Empire du Milieu. Pékin s’ouvrait à nous, ou plutôt « Beijing » puisque c’est son nom chinois. « Beijing », ça sonne mieux et, qui plus est, c’est plus joli à écrire. As-tu remarqué les trois petits points qui se suivent ? Tu en connais beaucoup, toi, des mots qui contiennent une série de trois petits points ? Cela m’a toujours fait penser à trois confettis ; des cotillons qui donneraient comme un air de fête à cette mégapole de vingt millions d’habitants. A moins que cela ne te rappelle la pollution atmosphérique et ces particules fines que nous inhalons à longueur de journée depuis déjà plus de douze ans ?

Comment décrire en quelques phrases et pour le non-initié ce monstre urbain qui étend ses tentacules un peu plusguomao1 chaque jour ?

Beijing, c’est d’abord une jungle architecturale à demie noyée dans le smog : palais staliniens coiffés de l’étoile rouge, forêts de barres HLM décaties, faisceaux de tours de verre high-tech, enchevêtrements de cheminées et de grues, le tout, enserré par quatre anneaux constricteurs dédiés au Dieu Automobile.

Cachés entre ces verticalités et ses horizontalités exubérantes, Beijing c’est aussi ces dédales de charmants pâtés de maisons à cour carrée où règne une tranquillité désuète. L’hiver en particulier, alors qu’un épais manteau de neige fraîche recouvre les toits aux tuiles vernissées et que les flamboyants kakis ornent cours et ruelles, surgit alors l’impression fugitive que la Chine d’antan n’est pas tout à fait morte.

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Ce tissu urbain très contrasté se retrouve également chez ces millions de gens qui se côtoient sans cesse sans jamais se mêler. Beijing, ce sont ces Pékinois de souche destinés dès le plus jeune âge à l’université, mais aussi ces floppées de paysans-ouvriers qui, immigrés dans leur propre pays, s’entassent à longueur d’année dans de sordides baraques de chantiers. Beijing, ce sont ces filles habillées en perverses innocentes, simplement vêtues au cœur de l’été de quelques voiles à demi translucides et qui font du shopping, insouciantes, en gloussant dans les boutiques à la mode, mais aussi ces petits trafiquants de DVD installés sur un bout de trottoir, ces grilleurs professionnels de brochettes de mouton, ces marchands d’azerolles caramélisées, ces réparateurs ambulants de vélo, ces vitriers ou ces rémouleurs qui chantent de rue en rue. Beijing, c’est un condensé de la Chine avec des gens venues de toutes les provinces apportant dans leurs bagages leurs appartenances ethniques, leurs dialectes, leurs cuisines, leurs croyances et leurs espoirs, mais aussi ces laowai que les paysans de passage regardent toujours, ébahis, alors que les Pékinois feignent l’indifférence.

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Il est un lieu en particulier qui pourrait résumer à lui seul cet incompréhensible bouillonnement urbain : le « 7-9-8 », le centre d’art contemporain de Beijing. Là, dans ces dizaines de bâtiments d’usine désaffectés où sont encore affichés en idéogrammes monumentaux des slogans du style « Vive la pensée de notre grand leader Mao Zedong », est exposé tout un bric-à-brac étiqueté « avant-gardiste » :

des escadrons de gardes rouges au physique porcin cohabitent avec des bonzes farceurs attrape-mouches ; des visages de pierre tout droit sortis de l’Ile de Pâques regardent en chien de faïence d’impressionnants tyrannosaures rouge feu enfermés dans des cages ; des Manneken-Pis souffrant d’obésité font les yeux doux à des griffons d’argent perchés sur des cheminées endormies.

Le tableau ne serait pourtant pas complet si je n’évoquais pas ces quelques galeries oubliées qui proposent des calligraphies d’herbe folle et de merveilleux paysages d’encre et de vide dans lesquels le voyageur égaré se grise de la splendeur d’un sommet enneigé subitement révélée par l’imperceptible mouvement d’un nuage.

Au carrefour entre une tradition chinoise moribonde et une culture occidentale mal digérée, l’espace 7-9-8 aurait bien pu délimiter une zone franche de poésie et d’inventivité débridée si seulement il n’était pas tombé entre les griffes acérées d’une marchandisation à outrance. A présent, l’espace 7-8-9 n’était plus que le reflet révélateur de Beijing : un royaume où l’hybris le disputait au kitch.

Il était 9h10 à l’horloge de la gare de Beijing et l’on se frayait un chemin parmi la foule grouillante du parvis. Si j’allais passer ma vie d’adulte ici, toi, ce serait ta jeunesse.

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